CONTE #3 : LE NEKOMATA MAUDIT

Aiko, sur les conseils du chef Kawabata d’Osaka, avait rejoint Nara en train, en peu de temps. Sur place, elle devait se rendre au temple Tōdaiji, abritant un bouddha géant. Nara est une ville réputée pour ses nombreux parcs dans lesquels vivent librement des centaines de daims, messagers des dieux dans la tradition japonaise. Près du temple, Aiko savait qu’elle pourrait trouver dans le Nara National Museum un spécialiste de l’Histoire du Japon, capable de lui relater les histoires autour des deux personnages du conte dont elle était déterminée à raconter les péripéties dans son prochain manga. Voici ce qu’elle apprit.

La rizière divine – 神の水田

Neko et Tanuhiro venaient juste de fuir face au samurai qui avait surgi devant eux et le chat avait emmené le vieil homme à travers la forêt, jusqu’à un passage secret illuminé de milliers de darumas lumineux. Alors qu’il faisait encore nuit, ils arrivèrent dans une rizière à la beauté inimaginable. Tout y était profondément beau : l’équilibre des espaces, la couleur de l’herbe, la danse des lucioles sur l’eau claire et pure que buvait le riz brillant sous une lune d’argent à la douceur sans pareil. Tanuhiro était sous le choc mais surtout sous le charme. Neko, quant à lui, semblait plus inquiet.

  • Où sommes-nous ?
  • Arfff… si je te le dis, c’est un peu compliqué, je serai obligé de te tuer.
  • Quoi ?!
  • Mais non, je rigole, grand peureux va ! Nous sommes passés du monde des vivants au monde des morts. D’ailleurs, si tu veux tout savoir, il s’agit ici d’une des résidences de la déesse Inari. Je piquerais bien une fiole ou deux de son saké, tu n’as pas idée à quel point il est bon… Mais si jamais la vieille nous chope, je ne donne pas cher de nous. Nous ferions mieux de quitter les lieux…
  • Tanuhiro subjugué par le charme du paysage et drogué par les couleurs éclatantes qui l’entouraient, murmura :
  • Tu sais, habitant à Kyoto, j’ai souvent prié Inari, je suis à peu près sûr que nous ne risquons rien ici.
  • Eh bien, on voit bien que tu ne connais pas cette folle, toi ! Et puis…
  • Neko put à peine finir sa phrase que résonna à travers les étoiles un cri :
  • Neeekooooooo !
  • Oh non. La folle ! Courons ! s’exclama Neko.Comme Tanuhiro était encore fatigué de sa fuite devant le samurai, il se fit rapidement distancer par Neko qui, voyant son nouvel ami essoufflé, retourna en arrière pour aller le chercher. Soudain, ils purent distinguer plusieurs silhouettes à l’horizon.
  • Oh non. Non non non non non, dit Neko
  • Qu’est-ce donc ? demanda Tanu
  • Tu as prié Inari, m’as-tu dit. Tu devrais donc savoir que des Kitsune la protègent…

Soudain, une armée de renards, couleur de feu, se mit à courir en direction de nos deux héros de fortune. Ils les rattrapèrent. Neko, résolu à ne plus combattre, ne tenta aucune approche offensive et se rendit immédiatement. Tanuhiro, qui était au bord de l’épuisement, ne comprit pas réellement ce qui se passait et n’était donc guère plus agressif. C’est alors qu’apparut une forme lumineuse et éblouissante dans le ciel. Cette forme, c’était Inari, déesse des champs, des céréales et de bien d’autres choses. Elle s’approcha du petit chat blanc, l’attrapa avec vigueur puis s’écria :

  • Mon petit Neko ! Mais où étais-tu passé tout ce temps ? Tu en as fait des bêtises, dis moi !
  • Elle se mit à le serrer de toutes ses forces contre sa poitrine, le caressant de façon si frénétique, qu’elle lui laissait à peine le temps de reprendre sa respiration.
  • Tu vois Tanu, c’est une folle ! dit Neko
  • Oh tu abuses ! Vous m’avez rendu, par le passé, tellement de services avec ton compagnon qu’il est bien normal que je prenne soin de toi ! dit-elle à Neko.Et puis, je sais qu’au fond, il adore ça ! ajouta-t-elle enfin au vieux tailleur qui essayait tant bien que mal de reprendre ses esprits.

Sur ces mots, Inari invita le vieil homme et le petit chat à prendre le thé dans sa demeure, quand Neko dit :

  • Inari, nous te remercions de ton hospitalité, mais nous ne devrions pas rester plus longtemps, mon ami est un humain et il n’est pas encore mort. Il ne devrait pas être ici, nous avons fui et j’ai emprunté un de tes passages secrets, je sais que je n’aurais pas dû, mais nous étions pris en chasse par un samurai des plus féroces.
  • Ce n’est pas un problème, mon jeune ami. Vous pouvez emprunter mes passages tant que vous le voulez. Mais pourquoi avoir fui face à un humain ? Tu aurais pu t’en débarrasser sans le moindre problème…
  • Malheureusement non, mon départ des enfers s’est fait dans la douleur. Je n’en ai d’ailleurs que des bribes de souvenirs. De plus, non seulement je n’ai plus d’arme mais j’ai surtout décidé de ne plus combattre, de ne plus blesser. Je n’ai plus de cause, cela n’a plus de sens. J’ai été trahi…
  • Je vois. Et où est passé ton compagnon, l’autre chat qui était toujours collé à toi ?
  • C’est une longue histoire… Nous devrions partir, dit Neko.
  • Malheureusement, un humain ne peut partir de cet endroit ; lorsqu’il passe le pas de la porte des dieux, c’est exactement comme s’il était mort.
  • Oh…déjà…s’inquiéta Tanuhiro, certes, je ne suis pas jeune mais… tout de même. Enfin, quitte à mourir, j’aurai eu honneur de rencontrer une divinité comme vous, déesse Inari.
  • Tanu, qu’est-ce que tu fais ? Tu ne vas quand même pas la remercier ?! Dis-nous la vieille, comment pouvons nous sortir d’ici vivants, tous les deux ? Te connaissant, il existe forcément une règle, une faille, quelque chose, dit Neko.
  • C’est que tu me connais bien. En effet, il existe un moyen pour que vous puissiez retourner dans le monde des vivants, tous les deux, dit Inari.
  • Je t’écoute, ne te fais pas désirer, tu vois bien que mon ami va finir par faire une crise cardiaque.
  • Vous aurez besoin du Katana « Ōtenta-Mitsuyo ». Avec lui, tu pourras fendre les espaces et créer ton propre passage à travers les mondes. Tu pourras le trouver dans un endroit que l’on appelle la grotte cachée de Narusawa, sous la montage, au bout du champ qui longe ma propriété d’été, dit Inari. Il s’agit de l’équivalent négatif de la grotte qui existe dans le monde des vivants, une version dans le monde des morts et des divinités.
  • Hmm. C’est bien trop facile… C’est quoi le piège ? demanda Neko.
  • Il n’y en a pas. Enfin pas vraiment. Cependant, dans la grotte vous devrez faire face à plusieurs épreuves, ton ami et toi. Tenez, prenez chacun un onigiri, ils sont faits de mon meilleur riz, celui-ci vous protégera.

Inari donna alors à Tanuhiro et Neko un onigiri chacun qu’il acceptèrent bien volontiers. Sur ce, et alors que le soleil commençait à peine à se montrer, les deux compères décidèrent sans attendre de prendre la route vers la grotte cachée de Narusawa.

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La grotte cachée de Narusawa – 鳴沢の隠された洞窟

Après une bonne heure de marche, le vieux tailleur et le petit chat avaient traversé les champs, les rizières et étaient arrivés devant l’entrée de la grotte. Ils mangèrent alors leur onigiri respectif et entamèrent leur quête en s’enfonçant dans la grotte.

Les deux amis avancèrent prudemment, circonspects quant à la sureté de l’endroit. La luminosité se faisait de plus en plus rare et le vieil homme commençait à avoir des difficultés à se repérer. Heureusement pour lui, le petit chat, qui avait une parfaite vue même dans l’obscurité la plus totale, n’eut pas de mal à le guider et prit place sur les épaules encore bien solides du tailleur. Il faut dire qu’il n’était pas particulièrement lourd. Ainsi, ils avancèrent tous les deux, aux aguets, cherchant des yeux le fameux katana.

  • Bon… eh bien j’ai l’impression qu’il n’y a rien du tout dans cette grotte, dit Neko.
  • En effet, cela me semble peu probable qu’un objet d’une telle valeur soit aussi facilement accessible. Mais restons sur nos gardes.
  • Eh ! Pour qui me prends-tu ? D’ailleurs, ça va toi, tu tiens le choc ? C’est que l’air de rien en quelques heures, il t’en sera arrivé des trucs !
  • Ça va, je t’avoue que je ne réalise pas tout ce qui se passe autour de moi. Et puis d’une certaine façon, ici, aucun samurai n’essaie d’attenter à ma vie. Et puis je préfère prendre le temps de digérer toutes ces informations pour bien comprendre. D’ailleurs, je voulais te demander : tout à l’heure, la déesse a fait mention d’un « compagnon » avec lequel tu étais. Tu ne m’en as pas encore parlé, de qui s’agit-il ? demanda Tanuhiro.
  • Hmmm, de personne, murmura Neko. Mais la vraie bonne nouvelle, c’est que j’ai réussi à piquer une fiole de saké divin, lorsque nous étions chez la folle. On partage ?
  • Non merci. Mais tu ne réponds pas à ma question, insista Tanu.
  • Hmmmm, il est vraiment divin, tu devrais y goûter au moins. Et puis…

Neko n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’ils entendirent tous deux un sifflement strident résonner à travers les parois de la grotte. Ils ralentirent, pris d’effroi, puis s’arrêtèrent totalement. Face à eux, dans le noir presque complet, deux yeux vert émeraude perçaient le vide. Une absence totale de vie les englobait maintenant. Nos deux protagonistes étaient totalement tétanisés par le regard foudroyant de la présence qui se tenait droit devant. Neko brisa le silence et chuchota :

  • Tanu, nous devrions fuir. Je ne sais de quoi il s’agit mais je sens bien que nous ne sommes pas les bienvenus…
  • Oui, faisons comme ça.

Alors que les deux amis commençaient lentement à rebrousser chemin, ils sentirent le sol trembler et la présence se rapprocher. Une forme floue, celle d’un serpent géant se dessinait dans l’obscurité.
Tout à coup, l’animal se jeta sur eux. En quelques secondes, Neko disparut puis réapparut quelques mètres plus loin. Tanuhiro, quant à lui, était pris en chasse par le monstre. Sa fin était proche.

  • Tanu, derrière toi ! cria vainement Neko à son ami.

Alors que Neko était toujours en train de crier pour prévenir Tanuhiro du danger, une épaisse fumée les enveloppa et se dissipa aussi rapidement qu’elle était apparue. Ils se retrouvèrent en un instant devant la grotte, comme ils l’avaient été quelques minutes auparavant.

  • Mais que faisons-nous là ?
    La déesse Inari qui les attendait se mit à rire aux éclats.
  • Qu’est-ce que… ? Que vient-il de se passer ? demanda Neko.
    Tanuhiro ne put dire un mot tant il était sous le choc de l’expérience de sa propre mort imminente.
  • Rien du tout, dit Inari tout en souriant
  • Oh je vois, tu nous as ensorcelés avec tes onigiris de la mort.
  • Je plaide coupable, tout était faux. Je vous ai bien eus ! dit Inari
  • Mais, mais, mais ça ne va pas ?! J’ai failli mourir deux fois aujourd’hui ! déplora le pauvre tailleur.
  • Peu importe, moi je t’ai piqué du saké divin ! Que dis-tu de ça ? Répondit Neko à la déesse.
  • Que c’est faux, tu as eu l’impression d’en boire, pourtant vous êtes restés plantés devant l’entrée de la grotte pendant à peine trente minutes et rien ne s’est passé. Mais la vraie question, c’est : est-ce que tu as compris pourquoi je vous ai joué ce tour ? demanda Inari
  • Pas vraiment. Mais du coup, nous n’avons pas trouvé le katana…
  • Ah oui ? demanda enfin Inari en souriant.

Sans avoir donné sa vérité, la déesse claqua des doigts et renvoya le tailleur et le chat démon dans le monde des vivants, non loin de l’endroit qu’ils avaient quitté après avoir fui le samurai enragé.

  • Ok, je crois que je n’ai rien compris à ce qu’il vient se passer, là, dit Neko
  • Hmm… ce n’était pas très clair. Mais je découvre un aspect de la divinité que je ne connaissais que mal. En tout cas, il me semble que nous devrions chercher le katana divin, même si je ne sais pas encore exactement pourquoi. Il me manque une information pour être sûr de comprendre…
  • Tanuhiro, décidé, demanda alors d’un ton bien plus affirmé que la première fois :
  • Dis-moi Neko, que s’est-il vraiment passé avec ton compagnon ? Je pense que cela doit être lié car Inari a immédiatement réagi lorsque tu as essayé de changer de sujet. De toute évidence, elle le connaissait. Qui était-il et quel lien peut-il y avoir avec l’arme que nous devons chercher ?
  • Ok… Puisque tu insistes, je vais tout te raconter. Je te préviens, tu seras la seule personne à savoir. Mais comme je te dois la vie, je peux bien te le dire, après tout, je n’ai plus rien à perdre maintenant. Tu connais le monde des vivants, tu as entrevu le monde des morts, mon monde, que je ne connais que trop bien, dit Neko. Vois-tu, lorsque les esprits des récents défunts ne sont pas accompagnés convenablement jusqu’au monde des morts, aux enfers ou au paradis, ils peuvent se perdre dans l’entre-deux monde. Un endroit de néant dans lequel vagabondent tristement quelques âmes égarées. Mieux vaut ne jamais y aller. En effet, de nombreux démons vadrouillent pour s’assurer que ces âmes ne puissent rejoindre ni les enfers, ni le paradis. Elles sont perdues. J’y suis resté un moment…
  • Mais, c’est très injuste. Ces âmes méritent une seconde chance ! Ce n’est pas parce qu’elles n’ont pas trouvé leur voie qu’elles devraient être perdues à jamais, contesta Tanuhiro.
  • Je suis totalement d’accord avec toi. C’est d’ailleurs un combat que j’ai mené, autrefois, aux côtés de mon maître et de mon « compagnon ».

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Kodokuna Neko, le chat maudit – こどもくね、呪われた猫

Aiko buvait littéralement les paroles éclairées du jeune homme de 28 ans, passionné de littérature et d’histoire. Le jeune conservateur du musée de Nara continua son récit :

Dans le conte que l’on m’a raconté, en effet Tanuhiro et Neko arrivèrent au bord de la rivière Kabuto où ils décidèrent de prendre un moment pour se reposer et pour pêcher, dit le conservateur.
Et alors que la nuit tombait, un samourai surgit d’un buisson et les attaqua. En moins de quelques secondes, nos deux héros sortirent d’affaire et coururent à travers un chemin orné de darumas illuminés. Mais tu dois ignorer comment ils ont fait pour échapper à l’attaque du samurai…
Il s’agit d’une partie essentielle de l’histoire. Je vais te la raconter. Et pour cela, nous devons repartir plusieurs années en arrière.

Le monde des enfers, ce qui était Yomi et est devenu Jigoku, est aujourd’hui régi dans un calme certain par Enma, son responsable actuel, mais cela n’a pas toujours été le cas. Pendant de longues décennies, les esprits condamnées aux tortures des enfers ont cherché à s’échapper de leurs propres tourments, refusant leurs torts et l’ordre chaotique établi. Quand Enma reprit le contrôle des enfers des mains d’Izanami, il souhaita mettre en place un ordre différent, plus humain mais aussi plus sécurisé pour les âmes. Ce nouvel ordre visait à offrir une échappatoire à leur torture et faire des enfers un lieu permettant de se laver de ses pêchés et de ses propres démons. En effet, dans sa conception, l’enfer ne devait offrir une torture à ses locataires que parce que ceux-ci nécessitaient d’expier leur propre culpabilité avant de pouvoir trouver le repos. Cela sous-entendait qu’une fois les âmes purifiées, elles pourraient trouver le repos au paradis.

Seulement, les divinités du paradis refusèrent catégoriquement cette proposition, partant du principe qu’une âme impure ne pouvait devenir profondément bonne. À cet effet, Enma entreprit un long voyage vers le volcan de Jounetsu Jigoku afin d’y créer des guerriers capables de lutter à ses côtés et de prouver sa théorie.
Aucune âme n’étant ni profondément bonne ni profondément mauvaise, il n’est donc pas juste de la condamner aux tourments pour l’éternité. Ainsi, s’il ne pouvait convaincre les divinités majeures par lui-même, d’autres le feraient pour lui.
Une fois le sommet du volcan gravi, il jeta dans le feu une dizaine de chatons à peine nés, puis quelques minutes plus tard, descendit pour rechercher les survivants. Seuls deux chatons, deux frères, avaient survécu. Pour les féliciter et leur garantir une destinée unique, Enma offrit à chacun un pouvoir exceptionnel qu’il ne pourraient découvrir qu’en grandissant. Ces deux chatons n’avaient pas de nom et avaient été conçus en enfer dans l’unique but d’en servir le roi.

En grandissant, les deux chats devinrent de grands guerriers. Arrivés à l’âge adulte, Enma leur confia une ultime tache, celle pour laquelle ils avaient été créés : convaincre les divinités majeures qu’aucune âme n’est profondément bonne ou mauvaise, mais qu’il s’agit au contraire d’un chemin que l’on choisit ou non d’emprunter. Pour cela, il leur demanda alors de partir en quête d’une personne, apparemment pure qui avait été envoyée au paradis puis d’user d’un sceau secret dont l’usage serait unique pour renvoyer cette personne sur terre, vivre une vie dont ils s’assureraient qu’elle serait différente sur bien des aspects. En tant qu’hommes de main du dieu des enfers, les deux félins parcoururent l’au-delà et réussirent à se faire accepter au paradis sans mal, prétextant chercher un intrus accepté par erreur. Agents doubles au service des dieux, les deux nekomata parvinrent à se faire accepter des divinités assez rapidement et acceptèrent de rendre quelques services par-ci, par-là, pour se mêler plus facilement à eux.

Un jour, fatigué de n’avoir trouvé aucun profil assez pertinent pour prouver la théorie de leur maître, ils choisirent un esprit totalement au hasard, un jeune guerrier inconnu qui s’était sacrifié au combat pour un camarade. Ils décidèrent alors de lui rendre la vie grâce au sceau magique que leur avait donné Enma.

Malheureusement, les deux chats furent démasqués par Hachiman, dieu de la guerre, qui envoya un escadron les arrêter. Ils étaient pris au piège dans un guet-apens. Le plus âgé des deux chats utilisa son pouvoir de téléportation sur son jeune frère, le sauvant ainsi d’une mort certaine, tout en sacrifiant sa propre vie.

À la mort de son ainé, le jeune frère comprit que celui-ci avait fait bien plus que de lui offrir la vie : il lui avait légué sa marque, les symboles « 出港 », apposés sur la main, qui lui donnaient son pouvoir de téléportation offert par Enma à sa naissance. Le plus jeune chat massacra les assaillants et ne laissa aucun survivant parmi la trentaine de soldats. La scène était tout simplement horrifique ; le pelage du jeune chat était entièrement couvert du sang encore frais de ses ennemis et ses yeux perçants avaient atteint l’apogée de leur sublime violence. Le chat, conscient d’avoir sombré dans le paroxysme de l’atrocité, décida de s’exiler, loin de toute forme de vie, dans l’entre-deux mondes, parmi les âmes vagabondes. Ainsi, il vécut, puni dans sa solitude et dans la torture psychologique de ses propres péchés pendant plusieurs années. Il avait perdu la notion du temps, noyant ses chagrins dans l’alcool et ne restant sobre que quelques heures par an.

Enfin, un jour, il parvint par le plus grand des hasards – dans un état d’ébriété totale et contre toute volonté – à activer le pouvoir divin que son frère lui avait offert juste avant de mourir : il pouvait se téléporter. Il vit dans ce pouvoir un espoir fou : revoir un jour son frère. Il utilisa alors la marque à outrance, cherchant sans limite dans sa violence désinhibée par l’alcool, à travers chacun des enfers, l’esprit égaré de son frère. Malheureusement, après des décennies de recherches, le chat comprit qu’aucun enfer n’abritait l’esprit d’une créature qui, comme lui, n’était probablement même pas dotée d’âme. Créés par Enma, le chat et son frère étaient vides. Vides de sens, vides de sentiments. Accusé des pires atrocités, parfois à raison, souvent à tort, le chat survivant finit par être connu par les habitants des enfers qui lui avaient donné un surnom, celui d’une bête, d’un monstre qui faisait frémir jusqu’aux gardiens des enfers : Kodokuna Neko, le chat solitaire.

Enma, empli de la culpabilité d’avoir créé un monstre inadapté aux enfers régi par ses règles, décida d’envoyer sa propre milice terrasser le chat. Fatigué de son quotidien, désabusé et trahi par son maître, le chat ne put se résoudre à se battre. Ne pouvant donner le meilleur de lui-même, il subit le courroux de ses ennemis. La vue du chat s’obscurcit, il vit les scènes s’enchainer les unes aux autres. Il perdit conscience.

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La rencontre – ミーティング

À son réveil, Neko, le petit chat à deux queues, se retrouva dans le monde des vivants, dans les alentours de Kyoto, perdu dans une forêt de bambous, éreinté par les incessantes attaques de ses ennemis et convaincu de mourrir. Il vit sa vie défiler devant ses yeux en contemplant ses échecs avec amertume. Pourquoi n’avait-il pas activé son pouvoir divin plus tôt ? Peut-être aurait-il pu sauver son frère… Pourquoi son frère s’était-il sacrifié ? Qu’avait-il vu en son cadet qui puisse mériter un tel sacrifice ? Pourquoi avait-il le sentiment permanent de n’être qu’une coquille vide, dénuée de volonté propre ? Ces questions, Neko se les étaient posées des centaines de fois déjà lorsqu’il végétait dans l’entre-deux mondes. Pourtant, jamais il n’avait réussi à trouver de réponse. Si seulement il avait eu la chance de faire les choses différemment. Si seulement, il avait été assez fort. Si seulement il avait eu le pouvoir des dieux. Mais c’était trop tard. Le petit chat était convaincu de partir – tout comme son frère – dans le néant.

C’est alors que grâce aux soins et aux attentions d’un vieil homme, lui aussi trahi par une vie de dévouement sans faille, il vit dans cette récente alliance l’opportunité de changer et de ne plus jamais avoir à utiliser ses forces pour tuer. Il vit la chance d’enfin pouvoir donner un sens à son existence. C’est ainsi que Neko rencontra Tanuhiro.

Après avoir raconté toute son histoire à Tanuhiro, Neko et lui entreprirent d’aller chercher le katana « Ōtenta-Mitsuyo », qui selon les légendes était caché non loin de Shima. Ils n’auraient alors pas à faire un grand détour par rapport à leur itinéraire initial. En effet, Tanu avait compris le message caché de la déesse Inari et était alors persuadé que l’arme pourrait être la clé de leurs problèmes respectifs : le vieil homme cherchant un moyen de se débarrasser des samurais et Neko, un moyen de rejoindre son frère, probablement perdu dans le néant. Ce qu’ils ignoraient, c’est que le katana devait se mériter, et qu’il ne serait pas si simple à obtenir, ni à trouver.

 

Estampe : Hiroshige, Fox Fires on New Year’s Eve at the Garment Nettle Tree at Oji.