La jeune Aiko – ラ・ジュネーアイコ
La maison n’était pas immense.
Traditionnelle à souhait, elle était composée essentiellement de bois et de portes coulissantes, mais c’est surtout l’immense jardin qui l’entourait qui faisait son charme. Terrain de jeu idéal, le jardin délimité par des arbres géants trouvait en son centre un ginko biloba centenaire. Les hautes feuilles pouvaient cacher de nombreux trésors, comme des chaussures solitaires dérobées à l’entrée de la maison et utilisées comme jeu de l’après-midi. La magie du lieu résidait à la fois dans le petit lac et sa fontaine naturelle qui rafraîchissait le bout du jardin mais surtout dans le fait qu’un temple non loin inondait les environs de sa protection. La nuit, des lampions allumés autour du temple étaient perceptibles depuis les fenêtres de la petite maison. Imprégnée de la chaleur du soleil, de l’humidité de la forêt et de l’onirisme si cher à Hayao Miyasaki, la maison était à elle seule une forme de vie, un écosystème animé, recherchant autant à faire peur qu’à attendrir, et souvent à faire rêver. Aiko avait gardé un nombre incommensurable de souvenirs de cette maison, cachée dans la campagne d’Akita, non loin de Kakunodate.
Aiko était en retard, comme d’habitude. D’ailleurs, trente minutes, ce n’est pas encore un retard, c’est juste savoir se faire désirer. Mais cette fois, c’était un peu différent : elle devait vraiment être à l’heure. Fière habitante de la capitale française, Aiko, avait rendez-vous avec son éditeur. Mangaka débutante, elle avait déjà réussi à publier un premier manga intitulé Le chat du facteur, pourtant les ventes ne suivaient pas vraiment son entrain et le peu de communication qui avait été faite pour la sortie de son oeuvre n’avait pas donné grand chose. C’est pourquoi son éditeur l’avait convoquée. Au fond, son retard ne devait pas être le fruit du hasard… Dessiner et raconter des histoires, c’était toute sa vie. Depuis très jeune, elle s’était battue pour un jour publier. Mais maintenant que cette fatidique étape était passée, elle se rendait bien compte que le plus dur était encore à venir : continuer.
Très tendue par la convocation solennelle de son éditeur, Aiko attendait dans la salle d’attente des bureaux situés dans le 8ème arrondissement, la peur au ventre. Une fois rentrée dans l’impressionnant bureau du directeur de collection, elle ne put prendre la parole et laissa son interlocuteur ouvrir la discussion.
- Ecoute Aiko, tu sais que je te suis depuis un moment. Tu sais que j’aime tes histoires et tes dessins… Mais les chiffres sont là. Ce n’est pas mal, mais ça ne suffira pas. L’industrie du livre papier n’est plus ce qu’elle était et bien que le manga nous sauve un peu, parfois, on ne peut pas dire que le tien y participe. Ton histoire était bonne… mais malheureusement pas assez. »
- Oui, vous avez tout à fait raison ! Je m’en rends compte moi-même maintenant que… dit Aiko gênée, sans grande raison, ni sans même savoir comment elle allait finir sa phrase.
- Ah ?! Maintenant que quoi ?
- Maintenant que je travaille sur mon nouveau manga. Bien plus mature, bien plus sombre !
- Oh… tu attises ma curiosité, Aiko. Ecoute, la direction m’a demandé de diminuer les coûts et de ne garder que les titres les plus rentables. Mais j’ai toujours autant envie de croire en toi ! Alors je te suis et je vais te laisser une seconde chance de m’impressionner ! Après tout, ma retraite est proche et si je peux encore sauver quelqu’un, il serait normal que ce soit toi ! Je dois bien ça à tes parents !
Aiko, quoique française, n’avait pas toujours vécu en France. Lorsque ses parents s’étaient rencontrés au Japon, son père homme d’affaires français et sa mère professeure de français au Japon avaient décidé de retourner vivre en France un jour, ce qu’ils firent alors qu’Aiko n’avait que 9 ans. Il faut dire que son père s’était vu proposer une promotion intéressante qu’il n’avait pu refuser. C’est d’ailleurs grâce à son travail que le père d’Aiko avait rencontré Gilles, l’éditeur de notre jeune dessinatrice. Après lui avoir rendu plusieurs services dont Aiko ne connaissait pas la nature, Gilles avait accepté de rencontrer la fille de son ami. Et peu à peu, elle était devenue mangaka.

Le syndrome de la page blanche – 空白のページ
Alors qu’elle prenait son café matinal en terrasse d’un café, Aiko chercha vainement l’inspiration pour écrire l’histoire qu’elle venait de promettre à son éditeur, sachant pertinemment qu’elle n’avait rien. Cela faisait déjà plusieurs jours qu’elle écrivait des lignes par-ci, par-là, des idées qui s’envolaient mais qui n’avaient pas grand intérêt. Soudain, Aiko se remémora des moments de son enfance à Niigata, au pays du Soleil Levant. Pendant cette période de sa vie, Aiko passait ses journées avec sa grand-mère. Il faut dire que ses parents, ayant beaucoup de travail, étaient souvent absents. Bien que son enfance eut été particulièrement douce, Aiko en gardait encore de grosses cicatrices. La perte de sa grand-mère qui l’avait élevée jusqu’à ses 8 ans avait dû favoriser leur départ pour la France… après tout, les nounous successives n’étaient guère sympathiques et Aiko demandait sa grand-mère sans cesse.
Cependant, alors qu’elle buvait la dernière gorgée de son café, Aiko se remémora une histoire, une très vieille histoire que lui contait sa grand-mère quand elle était toute petite, pour l’aider à s’endormir. C’est ainsi qu’elle réussit à reconstituer quelques morceaux de l’histoire qu’elle avait entendue, celle des Ateliers Fuji. Surexcitée à l’idée d’avoir à nouveau quelque chose à raconter, elle se mit en tête – d’une certaine façon pour faire honneur à sa grand-mère – de préparer son prochain manga autour de cette légende. Malheureusement, Aiko ne se rappelait que de quelques bribes du conte qui lui avait été narré, mais pas assez pour en écrire un manga complet en 36 tomes. L’idée lui trotta dans la tête. Il était déjà 19 heures passées et Aiko devait se dépêcher car elle avait rendez-vous avec ses parents pour dîner au Georges V. Ses parents, prospères, n’étaient pas dans le besoin et la jeune fille avait l’habitude de ce genre d’endroits. C’est aussi face aux excès de ses parents, surtout de son père, qu’elle avait souhaité réussir seule à devenir artiste. Alors que le repas touchait à sa fin, un repas somptueux inspiré des grands classiques de la cuisine nippone, le chef vint en salle et fut reçu par des applaudissements. Aiko alla lui parler et le félicita pour son travail, admirative de l’art culinaire. Suite aux questions du chef qui venait de finir le dernier service, Aiko se mit à lui parler de son idée de manga autour du conte raconté par sa grand-mère. Charmé par l’idée, le chef François G. lui conseilla de rencontrer Kazunami Kawabata, chef et ami à Osaka. Réel livre de savoir, le chef japonais ne pouvait pas ne pas connaître cette histoire.
Rencontre japonaise – 日本語の会
Le lendemain matin, alors qu’Aiko se remettait de son repas de la veille, elle prit une grande décision : partir pour le Japon, rencontrer Kazunami Kawabata et réécrire le conte qu’elle avait entendu, petite. Ni une ni deux, elle acheta en toute hâte un billet pour le lendemain et prépara ses affaires.
Les treize heures d’avion peuvent paraître longues à n’importe qui, mais pas à Aiko ce jour-là. Rêveuse dans l’âme, chaque minute de vol la rapprochait de ses objectifs : compléter son histoire, se rappeler de sa grand-mère et raconter quelque chose de nouveau, quelque chose de personnel.
Arrivée à Osaka, la jeune fille redécouvrit, comme si cela avait été la toute première fois, la vie japonaise. Il faut dire que la ville d’Osaka est assez spécifique : illuminée par les néons des étalages et magasins qui l’animent énergiquement, la ville que l’on surnomme « la cuisine du Japon » était pleine de surprises. Aiko était à la fois perdue par l’effervescence de la vie qui l’entourait mais également totalement familière avec son environnement. Arrivée en plein cœur de Dōtonbori, elle ne savait plus où donner de la tête : des groupes de filles étaient agglutinées et hystériques devant les étalages d’Okonomiyaki, de Takosen et de brochettes en tout genre. Chaque étalage fumait et dégageait des odeurs où se mélangeaient sucre, iode et légumes grillés, et le brouhaha de la ville était passé des vrombissements des voitures aux ronronnements des estomacs satisfaits et gourmands.
En quelque sorte, elle retrouvait une moitié d’elle-même qu’elle avait dû laisser derrière elle, bien des années auparavant. Dès qu’elle le put, elle se rua sur un stand de street-food vendant des brochettes de boeuf de Kobe cuites au chalumeau et dont le goût, parfumé et gras n’avait d’égal, bien qu’elle ait l’habitude de côtoyer les meilleures maisons françaises. Perdue dans sa faim nippone, elle avala 3 brochettes, une énorme portion de takoyaki, spécialité de la ville, et finit dans un restaurant, à plus d’une heure du matin, pour dévorer un ramen bouillant, son naruto et ses nori. Elle connaissait le goût des ramens, elle en avait l’habitude, mais ceux-là n’offraient pas les mêmes sensations.
Le lendemain midi, après avoir à peine récupéré du décalage horaire, elle sortit son téléphone et chercha l’adresse du restaurant de Kazunami Kawabata, le fameux chef qui pourrait lui en apprendre plus sur l’histoire des Ateliers Fuji.
Quand elle se retrouva devant un restaurant arborant un drapeau français, elle comprit immédiatement qu’elle était arrivée au bon endroit. Le lieu était très chic, bien plus mondain que ce à quoi elle pouvait s’attendre. Elle resta quelques minutes à attendre, dehors dans le froid, puis finit par entrer. On la plaça sur le bord droit de la pièce, à une place bien particulière, attablée contre le plan de travail du chef du restaurant, également responsable de cuisson des viandes. Immédiatement, le chef lui adressa la parole :
- On m’a dit que tu étais française ? Tu parles français ?
- Oui, c’est vrai. Je viens d’arriver à Osaka, tout droit de Paris.
- Oh ! Le voyage n’a pas été trop long ?
- Pas du tout, j’ai l’habitude de voyager, je ne fais pas attention au temps.
- Et comment t’appelles-tu ?
- Je m’appelle Aiko.
- Alors dis-moi Aiko, qu’as-tu projeté de visiter, ici à Osaka ?
- À vrai dire, je souhaiterais rapidement me rendre à Tokyo, cela fait très longtemps que je n’y suis pas allée. Je garde des souvenirs heureux de ma grand-mère m’emmenant en train retrouver mes parents qui vivaient là-bas. Mais avant, je suis venue ici, dans votre restaurant, sur conseil de monsieur François G. du Georges V, à Paris.
- Oh, ce n’est pas vrai ?! Mon vieil ami ! J’ai longtemps travaillé avec lui, lorsque j’étais en France !
- Vous avez vécu longtemps en France ?
- Assez, oui. J’ai travaillé à Paris, à Strasbourg et en Bretagne. Je connais bien la cuisine française, je l’adore, c’est elle qui m’a inspiré et qui m’a poussé à ouvrir mon restaurant, ici, dans ma ville natale, à Osaka. Et toi alors, pourquoi mon vieil ami François t’a-t-il envoyée ici ?
Aiko prit alors le temps, un verre de saké dans la main gauche et un morceau de T-bone dans la main droite, de raconter à son interlocuteur toute son histoire et la raison de sa venue.
- Oh, tu veux que je te raconte l’histoire des Ateliers Fuji. En effet, j’en ai entendu parler. Mes parents me racontaient ce conte également quand j’étais petit. Et vois-tu, je suis passionné par les contes japonais. Alors Aiko, laisse-moi te raconter cette histoire…

La marche silencieuse vers Fujishima – 藤島
On dit que les Ateliers Fuji sont des ateliers de couture créés par les dieux et pour les dieux. Qu’au coeur de la montagne sacrée, se cache une ville dont le seul objectif est de créer et d’imaginer les habits des dieux japonais. À la tête de cette industrie se trouvent un vieil homme et son chat. Lorsque les dieux ont permis au tailleur de se lancer dans l’entreprise divine, tous voulaient un vêtement unique des Ateliers Fuji, à tel point que le vieil homme, limité par son âge et sa condition, ne pouvait satisfaire toutes les demandes. Au bout de peu de temps, le chat qui l’avait accompagné dans ses périples demanda au dieu de la lune, Tsukuyomi, de trouver au tailleur la main d’oeuvre adéquate pour l’aider à produire. Le dieu de la lune, avec l’aide du dieu de la mort, proposa alors au vieil homme et à son chat de trouver un moyen de les aider et eut une idée : puisqu’ils ne pouvaient demander de l’aide ni au monde des vivants, ni au monde des morts, il leur fallait une nouvelle option.
Comme chacun le sait, l’univers se partage en trois royaumes principaux : celui du ciel (Takama-ga-hara), celui de la terre (Ashihara-no-nakatsukuni) et le monde souterrain, le royaume des morts : Yomi no kuni ou Yomi, le monde de l’impur.
Mais ce que tu ne sais peut-être pas, c’est qu’il existe un quatrième royaume, celui créé par Tsukuyomi. En effet, dans certains cas assez rares, lorsqu’une personne meurt, il est impossible de définir si celle-ci a une âme pure ou non. Pour résoudre ce problème, les dieux de la lune et de la mort ont créé une troisième option : passer l’équivalent d’une vie humaine de travail au sein des ateliers. Ainsi, si le travail produit est concluant, les personnes méritent sans l’ombre d’un doute leur place à Takamagahara et peuvent rejoindre les terres du ciel, en tant qu’esprits libres.
Ce quatrième royaume s’appelle Burūcherī, ce qui signifie « le cerisier bleu », pour une raison simple : l’accès à ce monde se fait à partir d’un espace vide situé entre Ashihara et Takama et dans lequel ne se trouve qu’un seul cerisier bleu dont il faut prendre dans ses mains une fleur de sakura, la serrer fort tout en criant la raison pour laquelle la personne mérite d’être choisie. Un entretien d’embauche en somme… Ce cerisier n’est pas visible par tout le monde, seulement par les âmes qui ne méritent ni leur place dans le royaume du ciel, ni dans le royaume souterrain.
Tu dois te demander où se trouve le royaume de Burūcherī… Connais-tu les îles ancestrales d’Ōyashima ? Parmi celles-ci, on compte : Awazi, Iyo (qui sera plus tard appelée Shikoku), Ogi, Tukusi (puis Kyūshū), Iki, Tusima, Sado, Yamato (puis Honshū). D’ailleurs Ōyashima signifie « le grand pays des huit (ou plusieurs) îles ».
Les huit îles faisaient anciennement référence à la création des huit îles principales du Japon par les divinités Izanami et Izanagi dans la mythologie japonaise. Mais tu pourras noter que huit est un synonyme de « plusieurs ». En réalité, tu l’auras compris, il n’y a pas vraiment huit îles mais bien plus avec Hokkaidō, Chishima et Okinawa qui, comme tu le sais, ne faisaient pas partie du Japon ancestral.
D’ailleurs, il existe même une neuvième île dont très peu de gens connaissent l’existence, hébergée au sein même du Mont Fuji. Celle-ci s’appelle Kyushima (la neuvième île). Mais pour les connaisseurs, elle est appelée Fujishima. Et c’est précisément sur cette île qu’allaient travailler les ouvriers passionnés des Ateliers Fuji, suite à la décision prise dans le royaume de Burūcherī.
C’est ainsi que, grâce à ce royaume, des esprits furent choisis pour aller travailler sur l’île de Fujishima et qu’arrivèrent les premières recrues des Ateliers Fuji. Les premières années, les Ateliers travaillèrent de façon totalement artisanale et réussirent à combler les dieux japonais. Avec le temps, de plus en plus de divinités sont nées et toutes se devaient de s’habiller du mieux possible afin d’être rapidement reconnues comme divinités à part entière. La demande explosa. Le vieil homme et son chat firent alors la demande de recruter encore de nouvelles personnes. Très vite, les Ateliers Fuji devinrent une gigantesque manufacture, fourmillante de vie, animée par la passion de ses créateurs mais aussi de ses ouvriers dévoués. Bien que colossale, la production restait artisanale et chaque vêtement était unique.
Des vies passées aux ateliers, il y en a eu plus d’une. On parle de nombre d’entre elles, poursuivit le chef cuisinier d’Osaka. Je peux t’en raconter plusieurs si tu le souhaites. Mais dans l’immédiat, ce n’est pas ce que tu dois apprendre. Car vois-tu, Aiko, le plus intéressant dans l’histoire des Ateliers Fuji, ce ne sont même pas ces milliers de vies devenues pures grâce à un labeur parfait, non. Le plus intéressant, c’est le voyage qu’ont dû accomplir le vieil homme et son chat. Car c’est lui qui renferme la clé des ateliers. Malheureusement, je ne me rappelle pas assez bien de tout, c’est que je vieillis moi aussi. Mais je connais quelqu’un…

