CONTE #1 – LES ATELIERS FUJI

Inkipitto – インキピット

La nuit était fraîche et le vent se glissait tendrement entre les feuilles des cerisiers à peine en fleurs quand le vieux Tanuhiro, qui rentrait tardivement d’une longue journée de travail, entendit un bruit. Quelqu’un venait de casser une assiette. Le vieil homme se remémora alors l’histoire de la pauvre Okiku…

À première vue, Tanu pouvait laisser penser qu’il était un homme ordinaire. De taille moyenne et de tenue correcte, il n’avait jamais paru comme quelqu’un d’extravagant. Pourtant, son travail l’empêchait d’avoir une vie de famille ordinaire. Non seulement il rentrait bien trop tard pour s’occuper de quelqu’un d’autre que de sa maison, mais en plus, sa proximité avec l’empereur avait souvent créé une distance involontaire entre lui et ses voisins de quartier. 

Ce jour-là, Tanu, épuisé mais enfin rentré chez lui, se prépara un thé matcha. À chaque fois qu’il préparait son breuvage, il ne pouvait s’empêcher de penser à Eisai, un ami de longue date malheureusement perdu de vue, qui lui avait fait découvrir la fameuse poudre verte. Eisai était un moine peu farouche qui avait voyagé en Chine et découvert cette gâterie dont raffolait tellement Tanu. Il l’avait rencontré longtemps auparavant, alors qu’il n’était encore qu’un apprenti à la cour de l’empereur, à Kyoto. Peu à peu, le tailleur avait su se faire une place assez privilégiée auprès de celui-ci et avait réussi, avec le temps, à rencontrer de nombreuses personnalités, toutes plus fantasques les unes que les autres. C’est par exemple grâce à sa situation que Tanu avait rencontré Utagawa.

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Souvenirs du voyageur – 旅行者のお土産

C’était quelques semaines avant l’éclosion des fleurs de cerisier, en plein milieu de l’après-midi. Alors qu’un voyageur devait voir l’empereur pour lui présenter ses œuvres, celui-ci fut malencontreusement poussé à terre par un paysan, tout près de l’enceinte du château. Tanuhiro qui passait par hasard dans le coin, vit cet homme au premier abord imbuvable et méprisant, déchaîner toute sa colère sur son auditoire. Soudain, la méchanceté qui habitait le visage de l’homme passa et laissa place à une profonde tristesse ; il éclata en sanglots. Tanu alla à sa rencontre afin de savoir quel était le problème : l’habit du voyageur était totalement sali et il ne pouvait décemment pas se présenter à l’empereur dans un tel appareil. Sensible à sa détresse, Tanu le prit sous son aile et l’emmena chez lui. À peine passé le pas de la porte, le jeune tailleur se plongea dans la réalisation d’un vêtement pour son invité impromptu. Il découpait des tissus, arrachait des épingles ; les fils craquaient sous la pression de ses mains, des bouts de tissus virevoltaient à travers la pièce et les bras de Tanu semblaient s’être multipliés par 10, tant il était rapide. Ce spectacle enchanté, où la matière prenait littéralement vie sous le rythme du vieux chef d’orchestre passionné, fascinait le voyageur. En moins de quelques minutes, le malheureux fut habillé et apprêté comme il ne l’avait jamais été. La fierté de porter un costume aussi parfait et noble lui donna la confiance dont il avait besoin pour que sa rencontre avec l’empereur soit un succès. Ainsi, suite à sa visite, l’empereur lui avait secrètement promis de le soutenir dans son art. Son objectif était atteint : il serait un artiste, un vrai. Tout ça grâce au jeune tailleur.
Ce voyageur, c’était Utagawa alors âgé d’une trentaine d’années. Pour remercier Tanuhiro, son nouvel ami lui avait proposé de lui offrir une œuvre, une création dédicacée le mettant en scène dans son travail. Mais bien que Tanuhiro soit encore jeune, il était déjà trop humble pour accepter un tel honneur. Afin de ne pas laisser son sauveur les mains vides, Utagawa lui offrit une estampe, lui déclarant :

– Tu vois, j’ai finalement trouvé un moyen de te montrer ma gratitude. Sur mes derniers dessins, j’ai peint la vie telle qu’elle est, simple : des paysans en train de travailler, comme lors de notre rencontre…  

Tanu restait émerveillé devant tant de beauté quand Utagawa ajouta :

– Mais j’y ai ajouté un petit détail… tu vois ce vieil homme avec sa canne qui marche sur le pont et que l’on aperçoit sous l’arbre ? Eh bien, dans quelques années, ce sera toi.

Tanuhiro se rappela souvent de ces phrases. Il aurait tant aimé que sa vie se passe ainsi, calme, prospère et paisible… Mais le destin allait en décider autrement.

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L’artisan de l’empereur – 皇帝の職人

Comme Tanu avait toujours fait ses preuves auprès de l’empereur, il avait réussi à acquérir au fil des années une grande reconnaissance auprès de celui-ci. D’ailleurs, avant chaque décision importante, l’empereur faisait en sorte de lui demander une nouvelle tenue, en justifiant devoir imposer sa grandeur par la folie de ses habits. Il s’agissait en réalité plutôt pour lui de profiter d’un moment privilégié avec son tailleur qui avait fini par devenir un fidèle conseiller, voire le plus objectif de tous, puisque Tanu ne tirait directement profit d’aucune des décisions qu’il aidait l’empereur à prendre. 

Cependant, cette relation à mi-chemin entre respect et confidence n’était pas forcément vue du meilleur oeil par tout le monde. En effet, il faut savoir que la société était divisée en quatre groupes : les samouraïs, les paysans, les artisans et enfin les marchands. Et bien que les réalisations du vieil homme puissent relever de l’œuvre d’art, sa proximité avec l’empereur était souvent jalousée par les samouraïs, placés au sommet de la société pour avoir créé un ordre et un exemple moral élevés. Après tout, de leur point de vue, Tanuhiro n’était qu’un artisan qui ne produisait finalement aucun bien essentiel.

Un soir, Akumada, jeune shogun autoritaire, prit la décision de se débarrasser du tailleur et de sa sagesse, afin d’imposer sa vision militaire de l’ordre qu’il souhaitait pour le Japon. Ainsi, il mit en place un piège simple directement à l’entrée de l’habitation de l’artisan. Cependant, alors que le mécanisme avait été posé par ses soldats les plus dévoués – et sans trop poser de questions – le shogun désirait voir de ses propres yeux l’efficacité du piège qu’il avait élaboré pour se débarrasser de la seule personne qui l’empêchait finalement de prendre librement le pouvoir. Or, sans crier gare, l’appareil se déclencha. Plus tard dans la soirée, alors que Tanu rentrait chez lui, il vit à sa porte une armée de gardes, de chevaux de guerre agités et un groupement de paysans murmurant aux portes. Le shogun avait été retrouvé mort chez Tanuhiro. Nul doute, le tailleur était un suspect de premier rang et fut instantanément accusé par les samouraïs, police zélée pour laquelle les preuves n’étaient pas nécessaires, d’être un traître avide de pouvoir, tant sa position pouvait les agacer. Avant même d’avoir été arrêté, Tanuhiro comprit ce qui l’attendait et, même si l’empereur était en mesure de le sauver de cette délicate position, il ne voulait pas imposer à son ami un tel inconfort. Dans la hâte, il dut alors décider de son avenir : fuir ou subir le courroux d’une classe qui se serait acharnée contre lui, mettant à mal l’empereur et son autorité. Il n’avait d’autre choix: il devait fuir. Ainsi, en s’enveloppant dans un linge sale recouvrant intégralement son hanten, il courut à travers les rues de sa ville natale et quitta pour la première fois Kyoto. Dans sa fuite, Tanu eut tout de même le souhait de rendre une ultime fois à son premier amour, sa ville, le respect qu’elle méritait en partant par le Sud d’où il pouvait voir, pour la dernière fois, les torii de Fushimi Inari Taisha.

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La forêt et le chat – 森と猫

En gage de remerciement des merveilleux instants passés à Kyoto auprès de l’empereur, Tanuhiro voulut rendre une dernière fois visite à la déesse Inari. Mais comme le temps lui était compté, il ne put s’arrêter devant les temples et dut courir à travers les portes devenues rouge sang par la nuit. Soudain, il entendit un miaulement. Il décida de stopper sa course, se dirigeant alors vers les bruits qui résonnaient à travers les bambous. Après quelques minutes de marche, guidé par les rugissements sourds d’un animal, Tanu s’immobilisa, face à face avec un chat beige à deux queues dont le dos était entièrement ensanglanté. Il s’approcha lentement du félin et lui tendit la main comme pour le rassurer sur ses volontés, toutes pures. Le chat, qui semblait exténué par de nombreuses heures de lutte, se laissa faire et finit par s’endormir. Alors qu’il n’avait sur lui que son sac de travail avec les éléments les plus basiques, il déchira un morceau de son hanten et cousit rapidement un habit pour le chat afin de lui tenir chaud. Epuisé de fatigue, le tailleur finit lui aussi par s’endormir, tenant contre lui la petite bête.

Au matin, Tanu fut réveillé par une vague. Non, par la pluie. Non, par un petit coup de langue. Le chat à deux queues s’était éveillé et s’écria aussitôt :  

– Tu vas finir par te réveiller, oui ?! Je ne peux pas rester dans la forêt des hommes plus longtemps !

Tanu, pour qui les dernières heures avaient été plus que compliquées, pensait rêver. Mais non, le chat lui parlait bel et bien puis se leva, se mit à marcher et enfin à courir de plus en plus vite, si bien que Tanu, qui le suivait machinalement, n’arrivait presque plus à distinguer la forme de l’animal. Au bout de quelques mètres, Tanu se décida à s’adresser à la petite créature  : 

– Est-ce que tu viens de parler ?

– Eh bien oui. C’est vrai que j’en oublie les bonnes manières… Enchanté ! On me surnomme Kodokuna Neko… Mais appelle moi juste Neko !

Interloqué, Tanu resta sans voix. 

– Ecoute, je n’ai pas pour habitude de dire ça, mais il semblerait que mon pelage soit sérieusement abimé et le vêtement que tu as confectionné pour moi est tout simplement sublime, je me dois de te remercier. Je te dois la vie et une éternelle gratitude car tu m’as rendu ma superbe, bla bla bla bla… Et pour cette raison, je ne te mangerai pas. 

– Quoi ?! s’exclama le tailleur. 

– Oh tu ne vas pas en faire tout un plat… Je ne dois quand même pas être le premier yôkai que tu rencontres. D’ailleurs, sache que j’ai arrêté de manger des humains, il y a déjà longtemps puisque ma dernière victime remonte à… plus d’une semaine, c’est dire ! Et en plus, il n’était même pas bon… Trop d’os et pas assez de gras. 

Le visage du pauvre tailleur se mit à blanchir jusqu’à prendre la même teinte que son kimono. 

– Oh mais ne fais pas un telle tête, je t’ai dit que je ne te mangerai pas… Mais dis-moi, tu sais drôlement bien te servir de tes dix doigts, ton vêtement est un des plus beaux que j’ai vus jusqu’ici. D’ailleurs, pour tout te dire, et si cela peut te rassurer, je ne vais pas te manger pour une simple raison, c’est que depuis quelque temps j’ai un nindo, vois-tu, je veux devenir une divinité majeure !

Le tailleur murmura :  

– Mais un Nekomata peut-il devenir un dieu ?

– Eh bien moi, je serai le premier, tu verras ! Tu sais : on tue, on mange et on passe au suivant… au début c’est marrant mais à la longue, on finit par se lasser, assura Neko.

– Euh… oui, j’imagine, lui répondit Tanu, timidement.

– Tu sais, avec le manteau que tu m’as confectionné, je me sens en veine, je vais réussir, je vais devenir une divinité… même si je ne sais pas encore de quoi.

– Pourquoi pas le dieu de la forêt ? proposa Tanu. 

– Ah non, c’est déjà pris, ça… je l’ai croisé, il y a quelques années ! C’est un cerf étrange et pas très bavard… Je n’échangerai ma place avec lui pour rien au monde, je te le dis ! affirma Neko. 

Tout à coup, Tanu remarqua un détail particulier, Neko semblait avoir une inscription sur la patte gauche « 出港 » (départ)… Il ne comprenait pas. Mais pour briser le silence, il ajouta:  

– Eh bien, nous aurons tout le temps de trouver, non ?

– Ah, tu restes avec moi alors ? Je n’osais pas te le demander. Mais je vais te dire, ça m’arrange autant. Allez, et pendant que tu me cherches un rôle en tant que divinité, je vais t’aider à ma manière. Parce qu’après tout, j’ai une dette envers toi, moi maintenant… conclut le petit chat. 

Et c’est ainsi que le tailleur dont les récents événements avaient totalement transformé la réalité et un petit chat à deux queues s’aventurèrent dans les profondeurs des forêts du Mont Takao avec, à leurs trousses, les plus dangereux samouraïs du Japon.

Une promesse inattendue – 予期せぬ約束

Pendant les premières heures de marche, Tanu, encore en état de choc après sa rencontre avec Neko, suivit passivement le petit chat à deux queues qui semblait parfaitement savoir où il allait. Le vieil homme en profitait pour regarder autour de lui ; chaque pas le séparait un peu plus de Kyoto où il avait passé toute sa vie. Au début de son aventure, il croyait encore reconnaître quelques endroits familiers, comme le pont que lui avait dessiné son vieil ami Utagawa. Il se remémorait chaque moment passé avec l’empereur, avec le personnel du château, avec Kumi, la plus jeune mais aussi la plus douce des servantes qui lui apportait – sans raison apparente – des feuilles de thés différents tous les débuts de semaine. Son ancienne vie lui semblait déjà loin, bien loin.

Tanu sortit soudain de ses rêveries lorsqu’il vit Neko courir vers un marchand ambulant. Ni une, ni deux, le petit animal particulièrement agile se faufila derrière le vendeur pour lui subtiliser une grosse fiole de saké et revint fièrement auprès de celui à qui il devait la vie.

– Quoi ?! Oh, tu ne vas pas me faire la morale… On ne se dit rien depuis plusieurs heures et j’ai le ventre totalement vide, se défendit Neko. 

– Peut-être faudrait-il que l’on trouve quelque chose à manger plutôt, non ? remarqua Tanu. 

– Aussi. On peut. Tu sais cuisiner ? Moi pas trop… Et mon nouveau régime alimentaire commence à être compliqué…  dit Neko.

– Attends, je vais acheter à ce marchand, que tu viens de voler, du fil  ainsi qu’une canne à pêche. Avec cela, nous pourrons attraper des poissons, tu dois aimer ça ?  dit Tanu.

– Je n’ai jamais essayé, mais ok, je suis chaud. 

Tanuhiro alla alors discuter avec le marchand et parvint à le convaincre de lui vendre une canne à pêche (quel miracle qu’un marchant ambulant dispose d’une canne à pêche en plein Japon) pour le peu de yens qu’il avait. Le marchand, qui connaissait parfaitement le chemin qu’il pratiquait depuis de nombreuses années, conseilla Tanu sur un endroit idéal  pour pêcher. Le vieux tailleur emmena alors Neko avec lui en direction d’un fleuve, non loin de là.

– Alors comme ça, tu bois, Neko ?

– Ah, tu me parles ! On fait des progrès !

– Oui. Mais tu ne réponds pas à ma question…

– Oui, oui, hof tu sais, c’est si peu.

– Tout de même, je t’ai vu lui voler une seconde fiole de saké, lorsque ce gentil marchand nous vendait sa canne à pêche… Qu’avais-tu fait de la première ?

– Bah… je l’ai bue. Que voulais-tu que j’en fasse ?

– Sacré descente, dis-moi, pour un si petit chat !  

– Ne te fie pas aux apparences… Là d’où je viens, je suis un démon plutôt redouté.
– Ah oui ? Parce que là, à moi, tout de suite, tu ne fais pas vraiment peur.

– Eh bien, écoute, ce n’est pas trop mon objectif non plus. Mais je peux être dangereux si je le veux, regarde, grrrr grrrrr !

– Ah oui, quel monstre !  s’esclaffa le vieil homme. 

– Eh ! oh ! sur un autre ton, l’ancêtre !

– C’est moi que tu traites d’ancêtre ? Quel âge as-tu, toi, dis-moi  ?

– Euh… oui bon, ok, je suis plus vieux que toi. Mais je suis un démon alors je ne fais pas mon âge. Et puis si j’étais comme toi, tout vieux et tout ridé, laisse-moi te dire que jamais je n’aurais réussi à me battre.

– Tu es un combattant ?

– Eh oui… dit-il en soupirant. Il fut un temps où j’étais… (Neko but une grosse gorgée de saké) où j’étais un grand guerrier.

– Ah ?! Et que s’est-il passé ?

– La vie, mon ami. Et elle ne nous veut rien de bon. Ni ici, ni en enfer, je peux te le confirmer puisque j’en viens. Mais comme ils m’ont viré et que j’ai quelques relations parmi les divinités mineures et même majeures, eh ouais, je compte bien m’en servir.

– Donc là, depuis tout à l’heure, tu sais où nous allons ? 

– Tout à fait, nous allons au village de Yamanakako. Le voyage devrait être assez rapide.

– Au fait, il faut que je te dise, je suis recherché. Des samourais sont à ma poursuite, dit Tanu.

– Mais dis-moi, c’est qu’on forme une équipe de mauvais garçons tous les deux ! dit le chat en riant.

– Non, sérieusement, je suis recherché pour un meurtre que je n’ai pas commis.

– Ah… Tu ne me simplifies pas la tâche, là. Du coup, nous ne devrons pas passer par Nagoya mais plutôt faire un détour par Ise puis Toba pour faire la traversée jusqu’à Tahara et remonter.

– Je te suis.

Arrivés au bord de la rivière Kabuto, après de longues heures de marche, Tanu et Neko s’adonnèrent aux plaisirs de la pêche et réussirent à attraper deux beaux saumons. Fatigués par leur journée, ils décidèrent de monter un petit camp de fortune, pour cuire leur deux beaux trophées et de s’assoupir pour la nuit. Seulement, Neko, trop alcoolisé pour parvenir à trouver le sommeil entendit des branches  craquer. 

Soudain, un samourai surgit de la forêt et s’attaqua aux deux voyageurs. Surpris par le bruit, Tanu se réveilla en sursaut. Mais le samourai avait disparu. Le paysage n’était plus le même, pourtant Tanu reconnaissait cet endroit, ils y étaient passés peu de temps avant d’arriver au fleuve. 

Le vieux tailleur, encore estomaqué entendit Neko lui dire :

– Viens, ne trainons pas, je connais un chemin.

Tanu n’insista pas et se mit à courir derrière son nouvel ami qui le distançait déjà. Essoufflé de fatigue, Tanu sentait qu’il arrivait au bout de ses forces ; les troncs des cerisiers en fleurs et des bambous se transformaient en vagues formes dissonantes. Puis, il vit une lumière. (non pas cette lumière-là : il s’agissait d’un Daruma éclairé de l’intérieur), puis deux, puis trois, puis une dizaine. 

Enfin, Neko s’écria :

– C’est bon ! On peut ralentir, là. Nous sommes bientôt arrivés. C’est un passage secret, ne t’inquiète pas !

Tanu suivit alors Neko à travers un petit chemin tortueux composé de plus de trois mille darumas illuminés de chaque côté du sentier qui les menait vers la prochaine étape de leur voyage.

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Le lac de Yamanakako – 山中湖

Après plusieurs mois de marche et de périples, les deux amis avaient enfin atteint Yamanakako. Sur leur chemin, Tanu et Neko avaient rencontré plusieurs divinités, mineures comme majeures. Le voyage avait été très éprouvant et les deux voyageurs n’étaient plus les mêmes que lorsqu’il s’étaient rencontrés. 

A Yamanakako, leur tâche était simple : Neko devait emmener Tanu rencontrer Tsukuyomi, le dieu de la lune car seul celui-ci pourrait aider le vieil homme à affronter l’incessante menace des samouraïs. Pour cela, il devait rejoindre le lac Yamanaka et attendre la nuit, que la lune se reflète dans l’eau. Cependant, Neko savait Tsukuyomi timide et il était conscient qu’il ne serait pas facile de le rencontrer. Du reste, pour pouvoir échanger avec la divinité de la lune, il fallait être prêt à sacrifier sa vie. En effet, Tanu allait devoir se noyer dans le lac. Sur les conseils assurés de Neko, il s’exécuta sans réfléchir. Alors que le courageux tailleur suffoquait, Tsukuyomi qui avait reconnu la pureté de son âme, vint le sauver immédiatement. Une fois le dieu apparu dans le reflet de l’eau, sa silhouette se libéra de l’eau pour prendre forme et se dessiner dans le ciel. Neko lui adressa la parole :

– Salut Tsuku, la forme ?

– Oh, mais c’est toi ? Tu es bien différent de la première fois où je t’ai rencontré, dit le dieu de la lune.

– Nous sommes venus en ce lieu, à votre rencontre, pour vous demander de nous aider. Pour cela, je viens avec un présent, déclara Tanuhiro qui reprenait ses esprits malgré le froid, et il sortit de son sac un manteau unique, en argent, créé quelques heures auparavant avec la couleur du reflet de la lune sur l’eau.

Tsukuyomi, honoré, accepta le présent et reconnut à Tanu la magie de ses créations et de ses exploits :

– J’ai eu vent de vos aventures, mes amis. Nul besoin de m’offrir un quelconque cadeau. Mais, évidemment, vu sa beauté, je ne peux le refuser. Accepte donc en retour que je t’offre ma protection.

Le dieu de la lune, lui proposa alors en guise remerciement de lui ouvrir un passage secret vers le cœur du Mont Fuji, à partir duquel il serait à jamais protégé de la menace des samouraïs. De plus, caché au coeur de la montagne sacrée, il pourrait continuer à créer, avec tous les moyens possibles et imaginables, les plus belles créations, cette fois au service des dieux.

– Tu pourras l’appeler : les Ateliers Tanuhiro. Je l’entends d’ici, ça sonne bien !

Mais Tanu, hésitant, lui répondit :

– Hum… Je ne saurai jamais comment vous remercier ! C’est plus que je n’en attendais ! Mais ce serait décidément trop. Si j’ai l’incommensurable chance de travailler au sein du Mont Fuji, chacune des aiguilles de mes ateliers lui fera honneur. Mes créations seront signées de sa pureté et de son mysticisme. Je les appellerai les Ateliers Fuji.

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Voici l’histoire des Ateliers Fuji.
Du moins, c’est ce dont Aiko se rappelle.